Chapitre 18
- renardvero66
- 6 déc. 2025
- 2 min de lecture
Poser des limites dans la densité
Il y eut ce jour où l’appel d’une femme vint bousculer mon quotidien. Elle cherchait un lieu pour deux chevaux hérités de son oncle. Un trotteur vieillissant, une jument de trait déjà marquée par le temps. Elle voulait les garder en mémoire, comme un fil qui relie encore à lui.
J’ai accepté, mais pas sans condition. « Oui, à la seule condition que mes chevaux les accueillent. » Cette phrase, simple et ferme, était une nouveauté. Je posais une limite claire, sans lutte intérieure, sans peur de déplaire. La densité qui m’habitait rendait cela possible, naturel.
Quand les chevaux sont arrivés, la réalité s’est imposée. Le trotteur portait ses années avec souplesse. Mais la jument… ses pieds déformés, ses parois fendues, son corps maigre, tout en elle criait la souffrance. Je fus choquée, mais je ne me suis pas effondrée. Je suis restée debout, dense, présente.
Alors, j’ai posé d’autres limites. J’ai observé, réfléchi, puis proposé. Un podologue pour tenter de lui redonner un peu de confort. Des antidouleurs pour apaiser ses jours. Et si rien n’était possible, l’euthanasie, que j’étais prête à accompagner. Ou bien, que la propriétaire reprenne ses chevaux.
Quatre propositions, claires, nettes, sans détour. Non pas pour me protéger, mais pour protéger la vie, pour ne pas laisser la souffrance s’installer sans agir. Je n’avais pas à me battre contre moi-même. La densité intérieure me donnait la force tranquille de rester fidèle à ce qui était juste.
La propriétaire hésita, refusa les soins coûteux, ne voulut pas envisager l’euthanasie. Mais ma position resta intacte. Finalement, elle reprit la jument et me laissa le trotteur, qui vécut cinq années paisibles auprès de nous. La jument fut euthanasiée six mois plus tard.

Ce moment fut une épreuve, mais aussi une révélation. Je n’étais plus celle qui se perd dans les attentes des autres. Je n’étais plus celle qui tait ses limites par peur du rejet. La densité devenue évidence me permettait désormais de poser des choix clairs, même dans la douleur.
Et dans cette clarté, je découvrais une nouvelle liberté : celle de tenir ma place sans effort, celle de rester fidèle à moi-même, celle d’accompagner la vie jusqu’au bout, sans me trahir, sans trahir les chevaux.





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